Le Championnat des Nations

En art aussi, les nations se sont affrontées à bien des reprises par le passé ! Venez nous retrouver dans cette compétition entre l’Angleterre, l’Italie, la France et l’Allemagne, venez voter pour vos compositeurs préférés et faire gagner votre pays favori ! Deux demi-finales et une finale, un seul champion que le public désignera au terme d’épreuves balayant tous les genres du baroque (pièce soliste instrumentale, air chanté, motet, sonate, madrigal, et même opéra mis en scène). Que vous soyez connaisseur ou néophyte, avide de savoir, curieux éclectique, averti ou passionné avec des goûts bien trempés, laissez-vous aller à vos plus bas instincts et à votre envie d’en découdre : qualifiez, puis couronnez votre équipe !


Chants de guerre et de paix

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Quel est le point commun entre la mélancolie de Gustav Mahler, la gouaille de Francis Poulenc, le sarcasme de Kurt Weill, le raffinement de Claude Debussy ou Maurice Ravel ? Entre la poésie lunaire de Guillaume Apollinaire, l’anarchisme socialiste de Bertolt Brecht, la grâce de Charles d’Orléans, l’idéalisme d’Albert Camus ? Certainement la guerre, qui a marqué ces artistes dans leur chair ou dans leur esprit.

Les chanteurs Anthony Lo Papa et Léo Vermot-Desroches s’associent à la pianiste Marion Julien autour d’un répertoire méconnu, engagé, imaginatif et d’une grande variété, dans un spectacle imaginé pour le centenaire de la Grande Guerre.

Comment ne pas être rattrapé par l’Histoire en ces débuts ensanglantés du XXIe siècle ? L’actualité nous rappelle sans répit que la violence n’est pas un objet de musée. Mais ne nous trompons pas de combat : il ne s’agit pas ici de choisir son camp, de compter les points, de chanter l’héroïsme – bien réel – et la grandeur – bien fictive – de la guerre. Aussi ce programme s’émancipera-t-il de la seule Première guerre mondiale pour se concentrer sur ce qu’il y a d’universel dans toutes les guerres : l’absurdité et les victimes. Albert Camus l’a écrit dans La Peste : face à l’injustice, on devrait toujours être du côté des victimes plutôt que des bourreaux. Voici une pensée perpétuellement d’actualité. C’est pourquoi nous avons intégré deux extraits de son recueil d’essais intitulé L’Été (1954). Ils accompagneront d’un peu de sagesse des œuvres qui dénoncent avec une grande diversité l’absurdité de la guerre.

Ce programme pour deux chanteurs et piano explore la thématique de la guerre à travers les deux pays peut-être les plus immédiatement évocateurs pour
nous : la France et l’Allemagne. Qu’il s’agisse des mélodies de Francis Poulenc (1899-1963), en particulier quand il met en musique « son » poète, Guillaume Apollinaire (1880-1918), de Maurice Ravel (1875-1937) ou Claude Debussy (1862-1918), les pièces choisies s’attardent sur la séparation, les proches emportés par la guerre, les blessures qui ne cicatriseront jamais, la société chamboulée, dans un mélange alternant violence, intériorité, dérision. Deux lettres imaginaires du compositeur oublié Pierre Vellones (1889-1939), l’une du pays, l’autre du front, achèvent de rendre concrets ces témoignages des temps de guerre ou de leurs séquelles. De l’autre côté du Rhin, les Lieder de Gustav Mahler (1860-1911), traversés par les échos de fanfares des garnisons de son enfance qui se superposent aux bruissements de la nature merveilleuse, sont un poignant aveu de nostalgie de l’homme moderne arraché à son innocence, amputé de la beauté par la justice, eût écrit Camus. Si la marche funèbre affleure aussi chez Kurt Weill (1900-1950), c’est comme prétexte au sarcasme et à la peinture au vitriol des grandeurs de la guerre, tant dans sa période allemande qu’après son exil aux États-Unis pour fuir le nazisme.

L’Invitation au voyage

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« Je suis né dans la mer », écrit Albert Camus (1913-1960) dans La mer au plus près. Né en Algérie, traversé dans sa vie comme dans son œuvre par le soleil et la mer, nature écrasante dans laquelle l’homme trouve sa réconciliation avec sa condition absurde, ce guide hors du commun, ce révolté qui a tant écrit sur le désespoir lucide, l’impossible choix entre justice et beauté, l’héritage grec trahi par l’homme moderne, nous entraîne, à travers ce texte magnifique, bien au-delà d’un simple voyage, dans un rite de passage. Vers quoi ? Vers la nature, vers une forme d’innocence et de contemplation sans lesquelles la vie n’a pas de saveur – à défaut de sens.

Pour ce premier récital imaginé pour la série Orphée à la lyre, le chanteur Anthony Lo Papa et la pianiste Isabelle Grandet ont la joie de vous inviter à un voyage sur les océans avec rien moins qu’Albert Camus dans le rôle du guide touristique.

En marge du merveilleux carnet de bord de 1953 La Mer au plus près de l’auteur de l’Étranger, une anthologie de la mélodie française évoquera cet horizon chimérique chanté par les poètes. Poulenc, Duparc, Fauré, Milhaud, Honegger et Debussy accompagneront de leur musique ce voyage en haute mer, la mer fascinante, la mer terrible, la mer berceuse, la mer des espoirs et des chagrins. Au passage, nous ferons une escale dans le pays qui a remporté notre Championnat des Nations en 2016, l’Italie, avec une traversée de la lagune vénitienne signée Reynaldo Hahn.

Via Crucis

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Achevé en 1879 et inspiré dès 1874 à Liszt par les dessins de Johann Friedrich Overbeck, le Via Crucis est une œuvre austère, intérieure et caractéristique de la période des Années de Pèlerinage du compositeur. Une hymne et les quatorze stations traditionnelles du Chemin de croix y font alterner chorals luthériens, chant grégorien a cappella, solos dépouillés et une impressionnante partie de clavier (piano ou orgue) dans un langage à mi- chemin entre Tristan et Isolde de Wagner et les Passions de Bach, au service d’une pensée éminemment œcuménique.

>Ave Crux, Via Crucis, Franz Liszt

Le texte en latin est mis en regard avec les poèmes du Chemin de la Croix de Paul Claudel et la Passion de Charles Péguy, tirée des Mystères de la charité de Jeanne d’Arc, afin de souligner l’universalité et l’actualité de ce récit fondateur de la culture occidentale. La souffrance, le martyre, le sacrifice y rencontrent un questionnement bouleversant sur l’injustice et l’espérance.

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Messe de Noël

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Marc-Antoine Charpentier a écrit sa célèbre Messe de Minuit d’après des noëls anciens aussi connus à l’époque que peuvent l’être aujourd’hui Douce nuit ou Mon Beau Sapin. Œuvre au charme singulier, mélange de rhétorique baroque et d’humilité populaire, le Cortège d’Orphée a choisi de la présenter dans l’écrin des noëls populaires sur lesquels elle est basée, chantés ou joués sur les instruments.

> Christe, extrait de la Messe de Minuit de Charpentier, concert du 13/12/2014

Pour le public et les fidèles du XVIIe siècle, la Messe de Minuit de Marc-Antoine Charpentier avait une saveur très particulière. Presque entièrement basée sur des mélodies extrêmement populaires à l’époque, elle repose sur un « déjà entendu », un familier totalement étrangers à l’auditeur contemporain. C’est pourquoi le Cortège d’Orphée y réintègre les noëls chantés ou dans leur mise en musique instrumentale par le compositeur. Joseph est bien marié, Nous voici dans la ville ou encore Une Jeune Pucelle rapportent tour à tour la joie, l’attendrissement, l’intimité du temps de la Nativité, et peuvent ensuite sonner à nos oreilles comme autant de citations qui constituent la matière de la messe, enrichie de l’imagination prodigieuse d’un des maîtres de la musique baroque française. La « facilité » perceptible de la musique n’a d’égal que son raffinement, son innocence. Versailles au coin de la cheminée, en quelque sorte.

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L’Agneau Mystique

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Dans l’esprit de Post Tenebras Lux, création de 2014, un programme conçu spécialement pour le lundi de Pâques autour du thème de l’Agneau de Dieu. Deux parties également imaginées pour les deux acoustiques si différentes de l’Abbaye d’Acey : les Octonaires de la Vanité du Monde de Paschal de l’Estocart, œuvres austères de la Réforme sur une musique extrêmement imagée et des textes sans concession, sont mis en regard avec des pièces séraphiques du XXe siècle (Little Lamb de John Tavener, Agnus Dei de la Messe en sol de Francis Poulenc, et la Louange à l’Éternité de Jésus d’Olivier Messiaen). Il s’agit comme souvent dans nos projets de choisir des pièces servies par le lieu et le contexte : juste après Pâques, lorsque les sombres méditations font place à l’espérance, et dans une acoustique sans laquelle les effectifs seraient insuffisants.

> Où est la Mort ?, Paschal de L’Estocart

Sur le programme :

Les Octonaires sont de courts poèmes moraux, uniformément de huit vers (d’où leur nom) brodant sur le thème commun de la vanité du Monde. Tantôt le Monde (ou le Mondain) est personnifié, apostrophé par le chrétien devant qui il confesse son inconstance, tantôt c’est le chrétien seul qui réfléchit sur cette vanité. Le thème des contradictions, caractère essentiel du Monde, est l’un des plus exploités. Ce sont parfois des maximes de sagesse, où intervient volontiers l’image traditionnelle de la Mort vaincue par la mort (du Christ), ou encore de petites fables symboliques. Mais le plus souvent les poètes cherchent les comparaisons propres à décrire le mieux cette «vanité et inconstance » du Monde ; sur ce point, leur imagination est inépuisable. Le Monde est successivement le vent, la glace fondante, un songe, la cire fondant au feu, l’eau qui s’écoule, une fumée, une bulle de savon, une beauté fardée, un jardin aux fleurs éphémères, un arbre dont la fleur est Liesse mais dont le fruit est Douleur, un coche cahotant dans la boue. Les poètes Simon Goulart, Antoine de Chandieu et Joseph du Chesne, tous activement engagés dans la Réforme et liés à Calvin et Théodore de Bèze, étaient vraisemblablement amis de Paschal de L’Estocart. L’impression des deux recueils des Octonaires est datée du « dernier jour de Novembre 1581 ».

> The Lamb, John Tavener

The Lamb de John Tavener est une courte pièce dédiée en 1982 par le compositeur à son fils pour son troisième anniversaire. Le beau poème de William Blake évoque le mystère de l’Incarnation : celui à qui l’Agneau doit toutes ses qualités miraculeuses, lui-même Agneau et enfant, n’est nommé par son nom (« Dieu ») que dans le tout dernier vers. La pièce est écrite selon un procédé aussi ingénieux qu’économe : une seule cellule de quatre notes (sol si la fa#), énoncée seule au début de la pièce, fournit tout le matériau en étant tour à tour renversée (les intervalles ascendants deviennent descendants, sol mib fa lab) et rétrogradée (les notes sont énoncées de la dernière à la première, fa# la si sol). L’harmonisation à quatre voix dans le style du faux bourdon est enrichie d’accords de septièmes et neuvièmes d’une grande expressivité. La pièce a été popularisée par le film The Tree of Life de Terrence Malick.

La Messe en Sol de Francis Poulenc composée en 1937 et est écrite pour chœur a cappella. L’Agnus Dei en est peut-être la page la plus célèbre, à juste titre. Le redoutable solo de soprano (« très pur, très clair et modéré ») y est à l’origine d’un remarquable travail de registration qui colore à chaque fois différemment les paroles répétées comme une litanie, et se termine, après un « dona nobis pacem » aux harmonies très tendues, dans une grande sobriété presque aussi caractéristique du compositeur que l’ultime arpège de septième mineure, signature de Poulenc dans d’innombrables œuvres.

Lux Æterna est une courte pièce de Léo Vermot-Desroches, écrite pour ce programme du Cortège d’Orphée au sein duquel chante le compositeur. Reprenant le texte de la messe des morts, elle présente l’énoncé des premières paroles « Requiem æternam » dans un rappel des hoquets de la polyphonie médiévale, au milieu d’une forme cyclique apaisée et finissant comme une litanie aux confins du silence. L’œuvre a été créée le 9 août 2015 à la Cité de la Voix de Vézelay.

La Louange à l’éternité de Jésus est à la base un mouvement pour violoncelle et piano du Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen, existant dans une version primitive pour ondes Martenot (Oraison, dans la Fête des belles eaux, 1937). Son style très particulier (mélodie accompagnée par des accords scandés) se prêtait particulièrement à une transcription vocale alliant les procédés vocaux chers au compositeur (écriture mélismatique expressive et texte psalmodié) au respect du « programme » de l’œuvre : la fin du temps, l’immobilité, l’éternité. Notre transcription reprend le choix du texte effectué par Clytus Gottwald dans une célèbre transcription, un extrait des Trois petites Liturgies de la présence divine, texte écrit par Olivier Messiaen lui-même et caractéristique de son style poétique spirituel et visionnaire. La figure du dieu d’amour y domine une succession d’images colorées – le compositeur était fasciné par la synesthésie, phénomène psychologique qui consiste notamment à voir des couleurs en entendant des sons –, de dialogues avec l’ange, et un énigmatique « temps de l’oiseau » : il faut rappeler ici que le compositeur a collectionné et transcrit en notation musicale d’innombrables chants d’oiseaux qui représentaient pour lui une sorte de voix du divin réutilisée dans sa musique. L’arrêt du temps est au cœur de la pièce, comme en témoigne l’indication de caractère de la partition : « infiniment lent, extatique, majestueux, recueilli, très expressif ». Sur un rythme inlassable de doubles croches dilatées jusqu’à l’immobile, le chant – confié au violoncelle solo dans l’original – se déploie hors du temps.

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Paschal de l’Estocart

Octonaires de la vanité du Monde

C’est folie et vanité
D’estre(1) en ce Monde arresté(2)
Le plaisir de cette vie
N’est qu’ennui et fascherie(3).
O Dieu, seul sage et constant(4),
Fay moi(5), pour vivre content,
Recevoir de ta largesse(6),
Ma fermeté et sagesse.

1 d’être / 2 de s’arrêter aux choses de ce monde / 3 contrariété /
 4 fiable, durable / 5 fais-moi / 6 générosité

L’eau va viste(1) en s’écoulant,
Plus viste le traict(2) volant,
Et plus viste encore passe
Le vent qui les nues chasse(3).
Mais de la joye(4) mondaine
La course est si tressoudaine(5),
Qu’elle passe encor devant
L’eau et le traict et le vent.

1 vite / 2 la flèche / 3 qui chasse les nuages / 4 joie / 5 rapide

Qu’est-ce du cours et de l’arrêt du Monde(1) ?
C’est un chemin raboteux, ennuyeux(2)
Un cocher fol(3), déloyal, dangereux,
Traînant son coche en la boue profonde.
C’est un logis fumeux, sale, puant ;
Un hôte avare, infâme, remuant ;
Un lit pierreux, un fâcheux et vain songe ;
Un réveiller(4) d’orgueil et de mensonge.

1 qu’en est-il de la marche et de la fin du monde ?/ 2 accidenté / 3 fou / 4 un réveil

Ie vi un jour le Monde combattant
(1)
Contre Vertu, sa plus grande ennemie.
Il la menace, et elle le desfie(2).
Il entre au camp(3), et elle l’y attend.
Il marche, il vient, il s’approche, il luy tire(4).
Mais tous ses coups ne peuvent avoir lieu(5).
Car tous les traits(6) du Monde sont de cire,
Et le bouclier de Vertu est de feu.

1 je vis un jour le monde qui combattait / 2 défie / 3 champ de bataille / 4 lui tire dessus / 5 aboutir / 6 flèches

La glace est luisante et belle :
Le Monde est luisant et beau.
De la glace, on tombe en l’eau,
Du Monde en mort éternelle.
Tous deux à la fin s’en vont(1).
Mais la glace en eau se fond :
Le Monde et ce qui est sien
S’évanouist tout en rien(2).

1 disparaissent / 2 le monde et les biens terrestres ne laissent pas même une trace

Pauvre ver(1), travaille, tracasse(2),
Sans te lasser,
Pour amasser
Les honneurs ou d’or quelque masse(3).
Mais la mort qui ta force ronge(4),
En t’abattant
Tout à l’instant(5),
Prouvera que tu n’es qu’un songe.

1 l’homme mondain comparé à un ver / 2 remue / 3 un peu d’or / 4 qui ronge ta force / 5 en un instant

C’est un arbre que le Monde,
Dont la racine profonde
Iusques aux Enfers attaint(1).
De verd le fueillage est paint(2).
La fleur est plaisante et belle.
Le fruict(3) suit de près la fleur.
La fleur qu’il porte, on l’appelle
Liesse(4), et le fruict douleur.

1 descend jusqu’aux Enfers / 2 son feuillage est peint en vert / 3 fruit / 4 joie

Le Monde est un jardin, ses plaisirs sont ses fleurs :
De belles y en a(1), et y en a plusieurs.
Le lys espanouy(2) sa blancheur y présente,
L’œillet y flaire(3) bon, le thim(4) veut qu’on le sente,
Et la fleur de soulci(5) y est fort avancée.
La violette y croist(6), et la pensée aussi.
Mais la mort est l’hiver, qui rend soudain transi
Lis, œillet, thim, soulci, violette et pensée.

1 il y en a de belles / 2 le lys épanoui y montre sa blancheur / 3 sent / 4 thym / 5 souci / 6 pousse

Le beau(1) du Monde s’efface,
Soudain comme(2) un vent qui passe :
Soudain comme on void(3) la fleur,
Sans sa première couleur(4) :
Soudain comme une onde(5) fuit,
Devant l’autre qui la suit.
Qu’est-ce doncques de(6) ce Monde ?
Un vent, une fleur, une onde.

1 la beauté / 2 aussi vite que / 3 voit / 4 qui a perdu sa couleur d’origine/ 5 vague / 6 qu’est-ce donc que

J’aperçus un enfant qui d’un tuyau de paille,
Trempé dans le savon avecques(1) eau mêlé,
Des ampoules(2) soufflait encontre une muraille(3),
Dont l’œil de maint passant était émerveillé.
Riches elles semblaient, fermes, de forme ronde.
Mais les voyant crever en leur lustre plus beau(4),
Voire soudainement(5), voilà, (dis-je) un tableau
De la frêle splendeur et vanité du Monde.

1 avec / 2 bulles / 3 contre un mur / 4 plus bel éclat / 5 et même brusquement

Peintre, si tu tires(1) le Monde,
Ne le peins pas de forme ronde.
Car ce qui en rond est pourtrait(2)
Est estimé du tout parfait(3)
Et le Monde ne le peut être,
Où défaut le souverain bien(4),
Et où tant seulement le rien
Et l’inconstance prennent être(5).

1 si tu fais le portrait du monde / 2 ce qui est peint en rond / 3 est considéré comme parfait / 4 [le monde] auquel manque le bien le plus important / 5 et où seuls existent le néant et l’inconstance

Plutôt les yeux du firmament(1
)
Seront sans réglé mouvement(2)
Et vagabonde
Ne sera l’onde(3),
Plutôt qu’on voie déplacée(4)
Des vains appâts(5)
De ces lieux bas(6)
Du Mondain la folle pensée.

1 les étoiles / 2 s’arrêteront de tourner / 3 et les vagues seront immobiles / 4 avant qu’on ne voie la folle pensée du mondain se détacher / 5 attraits / 6 de ce monde

Quelle est cette beauté que je vois tant extrême,
Qui avec ses cheveux, et sa voix et ses yeux,
D’un lien(1) et d’un charme(2), et d’un trait(3) amoureux,
Et s’enchaîne et s’enchante et s’aveugle soi-même ?
C’est le Monde, changé en courtisane infâme,
Qui se va déguisant de mille fards(4) le corps.
Mais c’est une beauté seulement du dehors,
Qui ne peut effacer les laideurs de son âme.

1 une chaîne / 2 un sortilège / 3 une flèche / 4 artifices

Mondain, si tu le sçais(1), di moy quel(2) est le Monde ?
S’il est bon, pourquoy donc tant de mal y abonde ?
S’il est mauvais, pourquoy le vas tu tant cherchant(3) ?
S’il est doux, comment donc a il(4) tant d’amertume ?
S’il est amer, comment te va il alléchant(5) ?
S’il est amy(6), pourquoi a il(7) cette coutume
De tuer l’homme vain sous ses pieds abattu(8) ?
Et s’il est ennemi, pourquoi t’y fies tu(9) ?

1 sais / 2 dis-moi comment / 3 pourquoi le cherches-tu tellement / 4 a-t-il / 5 t’attire-t-il / 6 ami / 7 a-t-il / 8 de piétiner l’homme vain / 9 fies-tu

Où est la mort ? au Monde. Et le Monde ? en la mort.
Il est la mort luy mesme(1), et n’y a rien au Monde
Qui face(2) tant mourir le Monde que le Monde,
Qui engendre, nourrit, et faict(3) vivre sa mort.
Mais si l’amour de Dieu ostoit(4) le Monde au Monde,
Faisant mourir du Monde et(5) l’amour et la mort,
Lors heureux(6) nous verrions triompher de la mort
Le Monde non mondain et la mort morte au Monde.

1 lui-même / 2 fasse / 3 fait / 4 ôtait / 5 à la fois /
 6 alors nous aurions le bonheur de voir

Et le Monde et la mort entre eux se déguisèrent(1),
Un jour, pour pouvoir mieux l’homme Mondain surprendre(2).
L’adjournent(3) pour ce fait, et puis l’interrogèrent,
Qu’il dît(4) auquel des deux pour serf se voulait rendre(5).
L’homme Mondain cuidant(6) ne s’adonner qu’au Monde,
Par le Monde trompeur s’asservit à la mort.
Mais se voyant déçu(7), il appela du tort(8)
À un(9) qui par sa mort chassa la mort du Monde.

1 échangèrent leur apparence / 2 mieux piéger l’homme mondain / 3 le saluent dans ce but / 4 lui demandèrent de dire / 5 duquel des deux il voulait être esclave / 6 croyant / 7 leurré / 8 il fit appel / 9 celui (le Christ)

Post Tenebras Lux

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Fidèle à son projet de rendre la musique au contexte pour lequel elle a été écrite au détriment du concert traditionnel, l’ensemble musical professionnel le Cortège d’Orphée présente un concert spirituel pour le temps de Pâques mettant en valeur les différentes caractéristiques acoustiques et visuelles des édifices.

> Roland de Lassus, Lamentationes Hieremiæ prophetæ

Moment hors du temps, expérience sonore, méditation, le Cortège d’Orphée essaie de renouer avec la signification de ces œuvres, leur place dans le rituel, leur rapport à l’architecture, à l’espace et au temps. C’est à la fois l’occasion d’entendre un répertoire rarement donné et tout à fait bouleversant, et de (re)découvrir un patrimoine architectural dont on oublie souvent qu’il a été conçu autant pour être regardé que pour être écouté.

> John Tavener, Funeral Canticle

Imaginé à l’origine pour l’acoustique hors du commun de l’Abbaye d’Acey, ce programme met en regard le grand poème lyrique des Lamentations de Jérémie sur la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor (586 avant J.C.) dans la mise en musique de Roland de Lassus (1584) alternant avec le plain-chant du jour de la Passion, avec des œuvres a cappella plus tardives de John Tavener et Edvard Grieg évoquant les mystères de l’Incarnation (The Lamb, 1982), l’Ascension (Jesus Christ ist aufgefahren, 1906), la Vie éternelle (Funeral Canticle, 1996).

Cinq chanteurs, cinq voix pour faire résonner les pierres, et une étonnante variété allant de la polyphonie absolue de Lassus à la psalmodie rêveuse de Tavener, en passant par les énigmatiques psaumes de Grieg, à mi-chemin entre romantisme et archaïsme, et le plain-chant, « trésor » traditionnel de l’Église.

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Un Office des Ténèbres

Fidèle à son projet de rendre la musique au contexte pour lequel elle a été écrite au détriment du concert traditionnel, le Cortège d’Orphée présente un concert spirituel inspiré du rituel baroque des Ténèbres. Autour des Leçons de Ténèbres de François Couperin, le plain-chant et l’éclairage à la bougie renouent avec l’intimité et l’austérité d’un office dont la musique paradoxalement très sensuelle était une des plus prisées de l’époque. Au cours d’une Semaine Sainte où les théâtres étaient fermés, on allait « à Ténèbres » autant par dévotion que par volupté musicale. Avec deux voix de ténor et la basse continue, et sous la lumière délicate des cierges, les musiciens du Cortège d’Orphée font résonner des acoustiques et des architectures exceptionnelles avec la même immédiateté qu’à l’époque.

> François Couperin, Troisième Leçon de Ténèbres

Les « Ténèbres » ont constitué un des temps les plus fascinants de l’année liturgique en France, de la Renaissance à la Révolution. Au fur et à mesure des psaumes des trois nocturnes de cet office qui se tenait pendant la nuit, on éteignait un à un quatorze des quinze cierges d’un chandelier triangulaire pour symboliser l’abandon progressif du Christ par les douze apôtres, Marie-Madeleine et Marie de Cléophas. À la fin de l’office, le dernier cierge représentant le Christ mis au tombeau était dissimulé derrière l’autel, puis l’assistance faisait un grand fracas avec ses pieds ou les livres de prière afin d’illustrer le tremblement de terre et la stupeur de la création privée de son créateur. Enfin reparaissait le cierge, image de Jésus revenu d’entre les morts.

Le premier nocturne de chaque jour comprenait notamment trois « Leçons » sur le grand poème lyrique des Lamentations de Jérémie suite à la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor (586 avant J.C.), alternant avec les répons qui évoquent plus directement les derniers instants avant la crucifixion. François Couperin a mis en musique pour l’Abbaye de Longchamp en 1714 les trois « Leçons de Ténèbres du Mercredy », autrement dit celles du premier nocturne du premier jour, qui ont pu être entendues soit le mercredi soir, soit le jeudi matin, selon les pratiques des différentes paroisses. Une des caractéristiques de l’œuvre est l’alternance du texte de Jérémie traité avec pathos et sensibilité, avec les lettres acrostiches vocalisées comme des enluminures, que le Cortège d’Orphée égrènera au fur et à mesure que les cierges s’éteindront.

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Schubert-Wanderung

Franz Schubert

 

Schubert-Wanderung — Présentation

L’acte de naissance du Cortège d’Orphée sera marqué par l’ouverture de l’ambitieuse Schubert-Wanderung, présentation de l’intégrale des Lieder de Schubert pour une voix et piano dans une forme aussi éloignée que possible du récital. Conformément à la Charte d’Orphée, les artistes ont renoncé à une exécution publique continue et ininterrompue, au profit d’une présentation progressive avec des extraits, des enchaînements, des explications, des exemples (art. I)… Le public, en nombre restreint, aura la liberté d’intervenir à tout moment, de faire des remarques, des demandes, des propositions, des critiques, de poser des questions (art. II). Dans un lieu convivial et architecturalement pertinent (art. III), les artistes, spécialistes passionnés de Lied mais dont le pedigree restera confidentiel (art. IV), essaieront de faire pénétrer le public dans l’univers de la poésie allemande (art. V) afin qu’il accède au cœur de la signification de ces œuvres, et non à la seule joliesse de la musique (art. VI). Ainsi, dans un contexte où la performance sera laissée de côté et où l’on pourra se tromper, reprendre les choses (art. VII), nous espérons que les impressions du public seront plus centrées sur la teneur des émotions ressenties que sur la « performance » de la prestation (art. VIII), et qu’il aura le sentiment d’avoir participé à un moment différent et personnel (art. IX-X).

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