L’Agneau Mystique

Dans l’esprit de Post Tenebras Lux, création de 2014, un programme conçu spécialement pour le lundi de Pâques autour du thème de l’Agneau de Dieu. Deux parties également imaginées pour les deux acoustiques si différentes de l’Abbaye d’Acey : les Octonaires de la Vanité du Monde de Paschal de l’Estocart, œuvres austères de la Réforme sur une musique extrêmement imagée et des textes sans concession, sont mis en regard avec des pièces séraphiques du XXe siècle (Little Lamb de John Tavener, Agnus Dei de la Messe en sol de Francis Poulenc, et la Louange à l’Éternité de Jésus dOlivier Messiaen). Il s’agit comme souvent dans nos projets de choisir des pièces servies par le lieu et le contexte : juste après Pâques, lorsque les sombres méditations font place à l’espérance, et dans une acoustique sans laquelle les effectifs seraient insuffisants.


 

> Où est la Mort ?, Paschal de L’Estocart

Les Octonaires sont de courts poèmes moraux, uniformément de huit vers (d’où leur nom) brodant sur le thème commun de la vanité du Monde. Tantôt le Monde (ou le Mondain) est personnifié, apostrophé par le chrétien devant qui il confesse son inconstance, tantôt c’est le chrétien seul qui réfléchit sur cette vanité. Le thème des contradictions, caractère essentiel du Monde, est l’un des plus exploités. Ce sont parfois des maximes de sagesse, où intervient volontiers l’image traditionnelle de la Mort vaincue par la mort (du Christ), ou encore de petites fables symboliques. Mais le plus souvent les poètes cherchent les comparaisons propres à décrire le mieux cette «vanité et inconstance » du Monde ; sur ce point, leur imagination est inépuisable. Le Monde est successivement le vent, la glace fondante, un songe, la cire fondant au feu, l’eau qui s’écoule, une fumée, une bulle de savon, une beauté fardée, un jardin aux fleurs éphémères, un arbre dont la fleur est Liesse mais dont le fruit est Douleur, un coche cahotant dans la boue. Les poètes Simon Goulart, Antoine de Chandieu et Joseph du Chesne, tous activement engagés dans la Réforme et liés à Calvin et Théodore de Bèze, étaient vraisemblablement amis de Paschal de L’Estocart. L’impression des deux recueils des Octonaires est datée du « dernier jour de Novembre 1581 ».

The Lamb de John Tavener est une courte pièce dédiée en 1982 par le compositeur à son fils pour son troisième anniversaire. Le beau poème de William Blake évoque le mystère de l’Incarnation : celui à qui l’Agneau doit toutes ses qualités miraculeuses, lui-même Agneau et enfant, n’est nommé par son nom (« Dieu ») que dans le tout dernier vers. La pièce est écrite selon un procédé aussi ingénieux qu’économe : une seule cellule de quatre notes (sol si la fa#), énoncée seule au début de la pièce, fournit tout le matériau en étant tour à tour renversée (les intervalles ascendants deviennent descendants, sol mib fa lab) et rétrogradée (les notes sont énoncées de la dernière à la première, fa# la si sol). L’harmonisation à quatre voix dans le style du faux bourdon est enrichie d’accords de septièmes et neuvièmes d’une grande expressivité. La pièce a été popularisée par le film The Tree of Life de Terrence Malick.
La Messe en Sol de Francis Poulenc composée en 1937 et est écrite pour chœur a cappella. L’Agnus Dei en est peut-être la page la plus célèbre, à juste titre. Le redoutable solo de soprano (« très pur, très clair et modéré ») y est à l’origine d’un remarquable travail de registration qui colore à chaque fois différemment les paroles répétées comme une litanie, et se termine, après un « dona nobis pacem » aux harmonies très tendues, dans une grande sobriété presque aussi caractéristique du compositeur que l’ultime arpège de septième mineure, signature de Poulenc dans d’innombrables œuvres.
Lux Æterna est une courte pièce de Léo Vermot-Desroches, écrite pour ce programme du Cortège d’Orphée au sein duquel chante le compositeur. Reprenant le texte de la messe des morts, elle présente l’énoncé des premières paroles « Requiem æternam » dans un rappel des hoquets de la polyphonie médiévale, au milieu d’une forme cyclique apaisée et finissant comme une litanie aux confins du silence. L’œuvre a été créée le 9 août 2015 à la Cité de la Voix de Vézelay.
La Louange à l’éternité de Jésus est à la base un mouvement pour violoncelle et piano du Quatuor pour la fin du temps d’Olivier Messiaen, existant dans une version primitive pour ondes Martenot (Oraison, dans La Fête des belles eaux, 1937). Son style très particulier (mélodie accompagnée par des accords scandés) se prêtait particulièrement à une transcription vocale alliant les procédés vocaux chers au compositeur (écriture mélismatique expressive et texte psalmodié) au respect du « programme » de l’œuvre : la fin du temps, l’immobilité, l’éternité. Notre transcription reprend le choix du texte effectué par Clytus Gottwald dans une célèbre transcription, un extrait des Trois petites Liturgies de la présence divine, texte écrit par Olivier Messiaen lui-même et caractéristique de son style poétique spirituel et visionnaire. La figure du dieu d’amour y domine une succession d’images colorées – le compositeur était fasciné par la synesthésie, phénomène psychologique qui consiste notamment à voir des couleurs en entendant des sons –, de dialogues avec l’ange, et un énigmatique « temps de l’oiseau » : il faut rappeler ici que le compositeur a collectionné et transcrit en notation musicale d’innombrables chants d’oiseaux qui représentaient pour lui une sorte de voix du divin réutilisée dans sa musique. L’arrêt du temps est au cœur de la pièce, comme en témoigne l’indication de caractère de la partition : « infiniment lent, extatique, majestueux, recueilli, très expressif ». Sur un rythme inlassable de doubles croches dilatées jusqu’à l’immobile, le chant – confié au violoncelle solo dans l’original – se déploie hors du temps.

 

> The Lamb, John Tavener