Un Office des Ténèbres


 

Fidèle à son projet de rendre la musique au contexte pour lequel elle a été écrite au détriment du concert traditionnel, le Cortège d’Orphée présente un concert spirituel inspiré du rituel baroque des Ténèbres. Autour des Leçons de Ténèbres de François Couperin, le plain-chant et l’éclairage à la bougie renouent avec l’intimité et l’austérité d’un office dont la musique paradoxalement très sensuelle était une des plus prisées de l’époque. Au cours d’une Semaine Sainte où les théâtres étaient fermés, on allait « à Ténèbres » autant par dévotion que par volupté musicale. Avec deux voix de ténor et la basse continue, et sous la lumière délicate des cierges, les musiciens du Cortège d’Orphée font résonner des acoustiques et des architectures exceptionnelles avec la même immédiateté qu’à l’époque.
Les « Ténèbres » ont constitué un des temps les plus fascinants de l’année liturgique en France, de la Renaissance à la Révolution. Au fur et à mesure des psaumes des trois nocturnes de cet office qui se tenait pendant la nuit, on éteignait un à un quatorze des quinze cierges d’un chandelier triangulaire pour symboliser l’abandon progressif du Christ par les douze apôtres, Marie-Madeleine et Marie de Cléophas. À la fin de l’office, le dernier cierge représentant le Christ mis au tombeau était dissimulé derrière l’autel, puis l’assistance faisait un grand fracas avec ses pieds ou les livres de prière afin d’illustrer le tremblement de terre et la stupeur de la création privée de son créateur. Enfin reparaissait le cierge, image de Jésus revenu d’entre les morts.
Le premier nocturne de chaque jour comprenait notamment trois « Leçons » sur le grand poème lyrique des Lamentations de Jérémie suite à la destruction de Jérusalem par Nabuchodonosor (586 avant J.C.), alternant avec les répons qui évoquent plus directement les derniers instants avant la crucifixion. François Couperin a mis en musique pour l’Abbaye de Longchamp en 1714 les trois « Leçons de Ténèbres du Mercredy », autrement dit celles du premier nocturne du premier jour, qui ont pu être entendues soit le mercredi soir, soit le jeudi matin, selon les pratiques des différentes paroisses. Une des caractéristiques de l’œuvre est l’alternance du texte de Jérémie traité avec pathos et sensibilité, avec les lettres acrostiches vocalisées comme des enluminures, que le Cortège d’Orphée égrènera au fur et à mesure que les cierges s’éteindront.

 

> François Couperin, Troisième Leçon de Ténèbres