À la une

Trois œuvres on ne peut plus diverses, et au cœur de chacune pourtant ce même mélange de théâtre, d’introspection, de modernité et d’archaïsme ; c’est que la question de la mort est aussi définitive aujourd’hui qu’au Moyen Âge. Le travail chorégraphique des Laboratoires animés, Nans Martin et Camille Ollagnier (partenaire déjà de l’Histoire de la Passion) ramène ces questions au plan charnel, conférant à ces œuvres brutales et concrètes pour les hommes d’alors, une immédiateté perdue pour le public d’aujourd’hui.
Trois œuvres chorales emblématiques ; trois textes essentiels ; un seul et même thème : la mort. Stabat Mater de Domenico Scarlatti, la mort du Christ sur la croix, la déploration d’une mère sur son fils supplicié, la douleur immédiate, déchirante, mais aussi le deuil spirituel et l’espoir du salut. Musique pour les Funérailles de la Reine Mary de Henry Purcell, la mort du souverain prétexte à une réflexion sur la douleur universelle de l’Homme confronté à l’angoisse de la mort, la brièveté, la vanité de la vie. Lux Æterna de György Ligeti, une évocation de la vie éternelle dans une lumière immobile, un point d’interrogation ouvert sur l’infini.

Ecce Homo. Voici l’homme. Voici l’Homme.

L’universel dans la figure du Christ, c’est qu’il est homme. Pilate le présente à la foule – à ceux qui demandent sa mort. Voici l’homme. Il doute, il sait qu’il va souffrir, mais sa foi le porte. Voici l’Homme. Entre l’éternel humain et l’homme singulier, il y a la mère, la mère de chacun et la Mère de tous les chrétiens. Stabat Mater. Et entre les appuis dansants du style concertant baroque et la polyphonie Renaissance rétive au mètre, Scarlatti ne néglige ni l’homme – la rhétorique des passions – ni l’Homme – l’harmonie universelle. Ce questionnement de l’ancien est une première métaphore de l’éternité. L’agonie du « Fils de l’homme » est une tragédie qui se déroule – comme il se doit depuis Eschyle – en plein soleil, en pleine lumière.
Puis vient la mise au tombeau, et la promesse de la fraîcheur d’une ombre éternelle. La marche funèbre tout droit sortie des Enfers mythologiques de l’Orfeo qui ouvre les Funérailles de la Reine Mary et ces vers enténébrés sur la brièveté de la vie, ne parlent plus que de l’Homme. L’homme est devenu l’Homme, et de la Passion ne demeure que le mystère de l’Incarnation et de la mort. Chromatismes singuliers, retards doloristes, l’œuvre serait maniériste si la mort pouvait l’être, et si une formidable gravité n’imprégnait une partition composée pour les obsèques royales d’une souveraine amie des arts et de Purcell, et rejouée quelques mois plus tard aux funérailles du compositeur lui- même. En pleine lumière, donc.
La lumière éternelle. Celle que promet la Messe des Morts dont Ligeti a tiré le texte du Lux Æterna, cette expérience phénoménologique qui comme maintes œuvres du compositeur n’existe que dans sa réalisation. Car on n’y entend pas les notes ou les rythmes écrits sur la partition, mais une autre musique mystérieuse, cachée, absente à la lecture : un processus intellectuel – le canon isométrique de l’ars subtilior, lui aussi métaphore d’éternité – et surtout la vie atmosphérique de l’œuvre, comme les étoiles que l’on voit scintiller à cause des perturbations imperceptibles de la matière entre elles et nous ; l’instant de l’Homme, le frémissement de la voix de chair des interprètes, car la musique à écouter est ce qui se passe au-dessus, au- delà des voix. C’est dans la tension entre la transparence écrite et la matérialité du son que s’incarne le corps de l’Homme, présent par la danse dans l’église, trait d’union entre le ciel et la terre, l’ici et l’ailleurs, la matière et l’esprit.

 

Mardi 5 mars 2019 20h30 / Théâtre Edwige Feuillère / Vesoul
https://www.theatre-edwige-feuillere.fr/