Un voyage d'hiver

Le Voyage d’hiver nous accompagne de la manière la plus intime et la plus permanente. Nous y retrouvons nos chagrins d’amour, nos espoirs déçus, nos ailleurs jamais atteints, nos départs consentis, nos rires oubliés, nos adieux impossibles, nos regrets et nos remords.

Les amis de Schubert n’y reconnurent pas la joie intacte, la lumière limpide, la mélodie gracieuse, le charme qu’ils aimaient dans sa musique ; ils s’alarmèrent d’un désespoir sec, d’un vide dévorant la partition au profit d’un silence funèbre, et qui en effet préfigurait la mort d’un artiste emporté l’année suivante à 31 ans à peine.

Cette œuvre radicale, profonde, décantée, jaillissement d’un génie aussi définitif que précoce, est le fruit de la création successive de deux météores à peine trentenaires du Romantisme allemand : les mots d’un Wilhelm Müller de 30 ans, précurseur de Heine, chantre de la cruauté simple de la vie, mis en musique par Franz Schubert. Le poète s’éteignait à 32 ans en cette année 1827, sans avoir sans doute imaginé que son œuvre lui survivrait par le glorieux destin de la partition.

Chanter Le Voyage d’hiver, le jouer au piano, l’enseigner, le présenter, le partager, le lire, le cultiver, le fréquenter, le remémorer, le rêver, tout cela, c’est l’interpréter. Nous avons tant et tant pétri cette matière, questionné cette temporalité, envisagé les lueurs blafardes, les aubes glacées, les vastes étendues où se perd le voyageur, qu’après toutes ces années, presque trente, la brève vie de Schubert, passées à fréquenter Winterreise, j’ai voulu aller plus loin dans la transmission de cette œuvre : il faut croire que défendre chaque mot avec tout mon cœur, ce n’est pas assez, en définitive. Même avec « mon » pianiste de toujours à mes côtés, Joël Soichez, l’incomparable complice de la découverte de ce répertoire lors de nos études au conservatoire.

Alors, une idée folle, mais au fond évidente : donner un éclairage, camper un imaginaire, proposer un regard, bref, mettre en images ces paysages sonores tant et tant parcourus, pour le projet peut-être le plus personnel que j’aie jamais mené. Un concours de circonstances a voulu que je tienne finalement moi-même la caméra, passant outre mes réserves, et c’est très bien ainsi. Ce film, c’est mon film, tourné avec mes amis, mes obsessions, dans mes paysages intérieurs. Plus qu’un voyage d’hiver, mon voyage d’hiver.

Effectif : 1 chanteur, 1 pianiste.